Liste des voiliers du Léman en 1946

J’ai reçu il y a quelques temps déjà une enveloppe quelque peu mystérieuse qui était libellée ainsi:

« A notre éminent Président et son non moins honorable Trésorier, pour que vive l’AVAL. Amicalement, Jean-Claude (Aux bons soins de Paul) ». Dans cette enveloppe, j’ai eu la joie de découvrir – outre la cotisation 2014 – un petit trésor:

  • Le « Bulletin – Annuaire 1938 » de la SNLF de Thonon qui fera l’objet d’un prochain article
  • La « Liste des voiliers du Léman 1946 » éditée par la Société Nautique de Genève qui est en pièce jointe en bas de cet article.Liste des voiliers du Léman - 1946

Que nous apprend cette liste de 509 bateaux?

D’abord qu’elle est incomplète, forcément, si on rajoute à un travail de titan un peu de cloche merle et quelques petites rivalités… pas toujours réglées sur l’eau.

On voit, surtout, que cette année 1946 est un peu une année charnière:

  • Les séries traditionnelles de la Jauge Godinet adaptée au Léman (1896) sont déjà en perte de vitesse: Il ne reste plus que quatre « 1 Tonneau » qui ont eu à souffrir depuis longtemps de la concurrence des 6.5 SI, cinq « 2 Tonneaux » dont le « Saint-Yves » restauré de main de maître par Mayu (aujourd’hui « Calliope » de son nom d’origine). Par contre, « Hellé II » (aujourd’hui « Fraidieu ») n’est pas listé.
  • Chez les « 3 Tonneaux », apparaissent « Calypso » (qui hiverne à l’AVAL), « Phoebus » (reconstruit par Sartorio pour l’APL en 1994), mais pas « Briseïs », le fameux plan Costagutta de 1910 qui dort toujours sous sa bâche à La Palanterie en attendant des jours meilleurs.
  • Trente-trois 6 Mètres JI, parmi lesquels ont reconnaît « Astrée » ou encore « Saga ». Ils seront les seigneurs du Lac jusqu’à la fin des années ’60, disputant le « Bol d’Or » au 8 Mètres JI « Glana » du colonel Guisant, huit fois vainqueur, qui appartient aujourd’hui à notre ami Jean-Claude Marchand. Parmi les 6 Mètres JI, on notera la présence du Z21 « Fugue » ex « Ylliam III », représentant disqualifié de la Suisse aux JO de Berlin en 1936 avec son célèbre barreur Louis Noverraz, que notre ami Adrian vient de rapatrier sur le Léman.
  • Onze « 30 Mètres Suédois », parmi lesquels je ne vois ni « Kea », ni « Maïa » (sans doute ont-ils changé de nom…), dix-huit « Hocco » sans « Bonaventure » (aujourd’hui « Saint-Bonaventure » à Erwan et Yves) et déjà trente-six « Lacustre » (alors que le plan date seulement de 1938!), ce qui laisse présager de l’avenir de la série.
  • Les trente « Moucheron » (parmi lesquels le Z18 « Simoun » qui appartient à l’AVAL) vont bientôt disparaître au profit des « 15 SNS » qui sont déjà trente-neuf répertoriés.
  • Cinquante-six « 6.5 SI », c’est dire si la jauge « Chemin de fer » de 1906 a eu du succès sur notre lac, mais pas de Z49 « Jean-Chouan » qui appartient aujourd’hui à Patrick. Le plan Guédon de 1927 était pourtant déjà célèbre pour avoir gagné la « Coupe de l’America des 6.5 » en 1934! Le F63 « Ara » (appartenant aujourd’hui à l’AVAL), plan Arbaut de 1928 est quant à lui bien présent.
  • Chez les « Cruisers B » apparaît également le Luders 16 de 1937 « Silver Wings » de Monsieur Jay Gould à Tourronde. Ce bateau, unique en Europe (et sans doute au monde dans sa configuration en bordés classiques) a été repris par Emmanuel, notre trésorier, qui le restaure au sein de l’AVAL.
  • Que dire des dériveurs? Sont listés dix-neuf « Lightnings » (ce très bon plan Olin Stephens a visiblement été à la mode à une certaine époque sur le Léman), trente-neuf « 15m² O » et surtout soixante-quatorze « Snipe ». Ces bateaux ont tous disparu ou presque…
  • Quant aux dériveurs « 20 m² Encouragement », l’AVAL peut s’enorgueillir de compter dans ses rangs deux des neuf restants.
  • Enfin, et c’est une touche d’optimisme, la flotte des « Dinghies 12 » connaît aujourd’hui un regain d’intérêt grâce au dynamisme de Steve Crook qui a relancé la série sur le Léman. Il y a pratiquement autant de bateaux à l’heure actuelle que les vingt « Dériveurs de 10 m² et Dinghies » listés en 1946!

Jean-François T

Télécharger la « Liste des voiliers du Léman 1946 » éditée par la Société Nautique de Genève

Guide du spectateur de régates à voile

Guide du spectateur de regate a voileNotre ami Jean-Claude a retrouvé ce guide écrit – sans doute dans les années 50 – par Georges Leblanc, président du SNLF (Société Nautique du Léman Français).

« Le yachting jouit chaque jour davantage de la faveur du public. Le nombre des yachtmen s’accroit d’année en année, et les spectateurs paraissent prendre plaisir à assister aux régates. Si, parmi ceux-ci, certains d’entre eux déclarent « on n’y comprend rien », la majorité cherche « à comprendre », et ce petit opuscule a été rédigé pour permettre de saisir l’intérêt qui se dégage de ces luttes pacifiques. En le lisant, le spectateur de régates s’apercevra qu’il n’y a rien de caché ni de secret dans la pratique de ce sport ; il lui suffira d’un peu d’attention pour suivre les péripéties des courses. (…) »

Lire le texte complet … (PDF)

Le niveau du lac Léman …

Niveau lac LémanChaque année, selon une convention intercantonale signée en 1884 entre les cantons de Vaud, du Valais et Genève. le niveau du lac Léman baisse, dès le mois de janvier, afin de permettre les travaux d’entretien des berges et pontons du lac.

Du 15 mars au 15 avril, le niveau maximal du lac au barrage du Seujet doit être inférieur à 371,60 m, et les années bissextiles ce niveau est diminué de 15 cm supplémentaires, soit 371,45 m.

Cela représente donc une baisse moyenne de 55 cm (le niveau moyen du lac étant aux alentours de 372,15 m, et donc 70 cm les années bissextiles. De quoi lourdement handicaper les voiliers qui ne trouvent plus le tirant d’eau suffisant dans les ports envasés… C’est chaque année la frénésie dès que le niveau remonte, en pleins préparatifs du Bol d’Or.

Cet article explique plutôt bien les variations de niveau du lac.

Pour suivre en direct le niveau du lac, nous vous recommandons le site du Département de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication, dont nous reproduisons ici le graphique de la hauteur d’eau mesurée à St Prex (mise à jour automatique).

Et voici selon la même source le niveau du lac à Genève (Secheron) pour les 7 derniers jours :

Niveau du Lac - Genève Sècheron

André Guex et les Vents du Léman

André Guex est né le 8 mai 1904, à Vevey. Il étudie à l’Université de Lausanne, où il obtient un doctorat en Lettres. Il enseigne au collège puis au Gymnase Classique à Lausanne (1934-1965).

André GuexAndré Guex a été, sa vie durant, un passionné de navigation et de montagne. Le lac Léman et le Valais sont ses terrains d’exploration. Il a également voyagé en Finlande, Grèce, Corse. Ces lieux, tant familiers qu’étrangers, seront au centre de ses écrits. Son écriture est celle du poète qui essaie de raconter des événements vécus, des expériences humaines…

En 1956 il reçoit le Prix Schiller et en 1983, le Prix des écrivains vaudois pour l’ensemble de son œuvre.

Il décède à Vevey le 7 avril 1988.

Celui qui nous préoccupe ici est donc un poète humaniste, et surtout l’amoureux de ce lac Léman qui a bercé son enfance:

Mais il est temps de lui donner la parole:

C’est aux bateliers, aux « bacounis », que le Léman, pendant longtemps, pendant plusieurs siècles, a le plus livré de lui-même. Ces hommes comprenaient le lac, ce qui est beaucoup plus rare que de savoir naviguer; ils avaient reçu de lui cette habileté accomplie qui permettait au « Zoulou »(1) à la ceinture rouge de ramener par gros Vent d’Ouest au port de La Tour(2), grand comme un mouchoir, son bâtiment de 130 tonneaux, l’Espérance, sans casser un œuf. A moins de cent mètres du goulet d’entrée, la barque(3) portait encore deux cent mètres carrés de voile rouge à moitié carguée, l’étrave mordait l’écume et la lourde coque s’arrêtait sur son erre, pointe au vent, à deux mètres des jetées. Une ancre mouillée, une amarre jetée à terre et l’Espérance prenait sa place comme un enfant sage. Du beau travail de barreur qu’aucun homme sur le lac ne saurait faire encore; il y fallait un sentiment aigu et juste des forces et des masses en jeu; il y fallait le sens de l’eau, ce fils du temps et de l’observation.

Obscurément, inconsciemment, le gamin que j’étais, appuyé contre le vent d’ouest à l’extrémité de la grande jetée, les yeux ouverts sur la belle manœuvre, apprenait que les hommes doués de cette adresse élèvent les travaux de la terre et de l’eau, que cette grande habileté honore le gagne-pain et le rachète. Plus tard, j’ai compris que cette connaissance du lac, faite de tradition accumulée, d’amour-propre individuel et d’honneur professionnel avait l’amour à sa base, ennemi de la hâte, mûrissant les arts comme le soleil les fruits. Les conditions de cette maîtrise vivante, une civilisation intelligente les préserverait avec le plus grand soin.

J’ai toujours cherché à les approcher, ces patrons de barque, tous beaucoup plus vieux que moi, ces hommes qui tiraient des filins, pas des ficelles, et qui savaient tenir le lourd timon. A tous, une longue intimité avec la nature, condition indispensable à la pratique d’un art, avait donné quelque chose d’un peu farouche et de grave, une âme rude, peut-être méfiante, mais sensible, et jamais vulgaire. Plusieurs d’entre eux m’avaient dit; « Tâchez de voir un jour J. Rubin d’Evian, personne n’a connu le métier comme lui. »

Mais quand enfin j’ai frappé à la porte de sa petite maison sur la rive de Savoie, sa fille était seule et elle était habillée de noir. Je lui ai dit pourquoi j’étais venu, elle m’a fait entrer dans une chambre très simple, donnant sur un plantage(4). Deux modèles de voiliers sur une console évoquaient les travaux des veillées de l’hiver, des rares veillées où le gel et la neige, fermant les carrières, immobilisaient aussi les barques. Et la fille de J. Rubin déposa devant moi un cahier noir, cartonné, en me disant: « Quand il avait le temps, papa écrivait toujours; je crois que ce cahier vous intéressera, regardez-le, je vous laisse seul. »

Cinquante pages manuscrites étaient devant moi, de cette écriture soignée, des hommes simples et intelligents qui ont quelque chose à dire et pensent qu’il vaut la peine d’écrire bien. Ces pages, c’était en somme un manuel à l’usage des patrons de barque, des conseils à ceux dont le métier était de mener les pierres, à la voile, en toutes saisons, de Meillerie à Genève; c’étaient quarante ans d’expérience du lac.

Les vents étaient là, enfermés dans ces pages, et les signes qui les annoncent, et le temps qu’ils annoncent. Plus haut, j’ai longuement raconté ces vents et leur humeur, il s’agit ici d’autre chose; dans ce cahier noir, je retrouvais pour les voir les yeux d’un homme qu’ils faisaient vivre. De mémoire ou presque, je n’ai osé prendre que de si brèves notes dans cette chambre habitée par le deuil, je cite:

« Le Molan souffle comme un éventail en face du Creux-de-Genthod. »

« Le meilleur indice du Joran est la cape de nuages blancs qui se forment sur le Jura. Le sommet de la montagne est couvert d’un bourrelet de nuages blancs comme du coton qui descendent progressivement du côté du lac. »

« Pronostic de la Bise: on voit sur les côtes suisses les ombrées, l’ombre des nuages sur le sol, courant comme d’immenses taches sombres; puis les nuages se massent sur Mémise, comme un bourrelet de coton; c’est la cape. »

« Signe distinctif du Vent: une cape sur Villeneuve et le soleil se lève et se couche rouge comme du sang. Le vent d’ouest souffle plus fort sur la côte suisse, mais les vents légers, les Vents Blancs ou Vents Feuillards, sont plus frais sur la côte de Savoie. Par vent d’ouest, vers la fin de la journée, le batelier peut s’attendre, près de la côte suisse, à des passées de Joran. »

« Pronostic de la Vaudaire: elle est pressentie par un Rebat violent, naissant à Tourronde et plus fort que le Vent. »

Quand les hommes du lac parlent du Vent, il s’agit toujours du vent de sud-ouest; c’est le plus pesant, le plus régulier des vents du lac; c’est le vent du mauvais temps, il apporte la pluie et, quand il souffle, le lac qui roule semble couler, fuir devant lui-même et se rappeler qu’il est un fleuve.

André Guex  « Léman » 1947

Je vous invite ici à revoir ce merveilleux conteur nous parler lui-même de ses chers vents du Léman, car la TSR vient de mettre en ligne une archive de l’émission « Les visiteurs du soir » de 1984 fort justement intitulée « André Guex: Parlez-moi du vent » : http://www.rts.ch/archives/tv/culture/visiteurs-du-soir/3476800-les-vents-du-leman.html

Une mine d’informations historiques, ethnologiques mais aussi pratiques, à découvrir ou à redécouvrir avant votre prochaine navigation sur le lac!

JF Traini

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(1) Isaac Grognuz dit « le Zoulou » était une figure parmi les bacounis… Écoutons ce qu’André Guex nous en dit:

« Souvent les bateliers veillaient avec nous et racontaient, ou inventaient des histoires. Car La Tour était un vrai nid de barquiers et les Grangiers, les Grognuz, les Mamin avaient vécu et vivaient encore maintes aventures. En bons conteurs, il leur arrivait de les orner. Le plus Marseillais d’entre eux, Isaac Grognuz, n’avait qu’un seul nom, le Zoulou, et quand il descendait à terre après avoir contrôlé l’amarrage de son bâtiment, l’Espérance, tirant sur ses chaînes par gros vent d’ouest, après avoir remonté sa ceinture rouge d’ouvrier italien qui soutenait un ventre assez rare dans ce métier, il nous jetait volontiers à la ronde une remarque sur un retour mouvementé: « Quand on était au sommet des vagues, on voyait cinq lacs(5), et quand on était dans les creux, on ne voyait plus le Grammont » Un autre jour, il accusait un banc de perchettes d’avoir bloqué l’Espérance pendant près de vingt-quatre heures devant Saint-Prex. Et il ajoutait: « On a bien essayé de remorquer avec le naviot, mais les rames tombaient toujours dans le même trou. » Un jour, sur le glacis du port, il est interpellé par un douanier inaugurant une paire de jumelles dont le corps des gabelous vient d’être doté: »Avec ça, je distingue un petit troupeau de chèvres à Mémise! » – « Je les vois bien, riposte le Zoulou, il y en a huit. » – « Tu peux les compter à l’oeil nu? » – Bien sûr, je compte les pattes et je divise par quatre. D’ailleurs, je deviens presbyte, quand je regarde l’heure à l’église de Saint Gingolph, je ne vois plus que la petite aiguille. »

Il y avait la galéjade, la hâblerie du Zoulou. Il y avait aussi des pointes de cet humour vaudois qui ne ressemble qu’à lui même et où se mêlent intimement la naïveté feinte et une philosophie de la vie, celui du vieux pêcheur sermonnant son fils étudiant et qui, tout le monde le savait, flirtait avec le fille du Kronprinz, en séjour à l’Hôtel des Trois-Couronnes: « Tu peux sortir avec qui tu voudras, mais souviens-toi que je ne veux pas de Hohenzollern dans la famille. » Ou la réponse du batelier dans le hangar de qui les gendarmes découvrent une enclume volée: « Tu l’as trouvée où? » – « Elle flottait au large du Rhône! » André Guex « Surnom et silhouettes » 1960 – 1980.

(2) La Tour de Peilz, qui accueille depuis 1975 la « Régate des Vieux Bateaux », plus ancien et plus important rassemblement de bateaux classiques sur le Léman.

(3) Barque (de Meillerie), le plus grand des bateaux de travail à voiles latines assurant le transport commercial sur le Léman. La cochère et le brick sont plus petits. Le naviot est leur annexe à rames.

Les autres embarcations courantes sont des canots (de pêche ou de plaisance). Un canot gréé est une chaloupe, qui est donc l’appellation lémanique de tous nos voiliers de plaisance…

(4) Un verger… Rien à voir avec l’informatique moderne.

(5) Lac Léman, lac de Neuchâtel, lac des Quatre-Cantons, lac de Zurich, lac de Constance sont les cinq principaux lacs suisses.

Herreshoff et le Léman

En voilà donc un lien improbable entre « le meilleur architecte naval de tous les temps », comme certains n’ont pas hésité à l’appeler, et « l’Océan des Alpes »,  notre cher Léman…

Nathanael Greene Herreshoff, "Bristol Wizard"

Encore faudrait-il que ce lien existe: A ma connaissance, il n’y a pas de belle coque dessinée par le « Sorcier de Bristol » sur notre Lac, à part un 30′ New York Yacht Club venu il y a cinq ou six ans parfaire une restauration bâclée chez le très bon chantier Aebi à Gland à côté de Nyon.

Ce bateau, que j’ai eu la chance de visiter à l’époque des travaux en Suisse, est aujourd’hui dans un port du Sud de la France qui doit mieux convenir à son standing…

Oriole, le seul NY-30 a avoir fait un court séjour sur le Léman

Que dire d’Herreshoff qui n’ait pas déjà été évoqué dans les livres, ou dans un récent article fort bien documenté de la revue « Voiles et Voiliers » qui nous a fait un petit retour aux sources du Yachting (avec un « Y » majuscule!):

  • Membre fondateur du Boston Yacht Club en 1866 à 18 ans
  • Diplômé du prestigieux MIT en 1870
  • Inventeur du premier catamaran de sport « Amaryllis » en 1876, Amaryllis, que les autorités du nautisme de l’époque se dépêcheront… d’interdire!

Amaryllis, catamaran de 24' (7.60 mètres) capable de filer 20 nœuds...

Plans du "John Gilpin" sister-ship d' "Amaryllis 1877

Herreshoff, inventeur de la plaisance et du nautisme moderne dans la remarquable année 1891 qui verra trois coups de génie:

  • « Alpha », le premier dériveur moderne dont la stabilité est liée au rappel de l’équipage: Le grand Charlie Barr (157 cm), multiple vainqueur de la Coupe de l’America, en fera l’expérience « humide » et désagréable un jour où, en bon marin de son temps, il avait mis le foc à contre pour déborder du quai… Les anales disent qu’il n’a pas apprécié!

Alpha, premier dériveur moderne

  • « Dilemna », premier « fin keel » au lest assuré par un bulbe de plomb relié à la coque par un aileron de fonte…

Dilemna, premier fin-keel à bulbe

  • « Gloriana », premier racer moderne, qui dans sa structure et dans ses lignes préfigurait 50 ans de voiliers de régate!

Gloriana, premier racer moderne

Télécharger le document sur Gloriana.

Herreshoff, dont cinq bateaux ont remporté six fois la Coupe de l’America :

Vigilant,1893

Defender, 1895

Columbia, vainqueur en 1899 et 1901 (ici avec Shamrock à droite)

Reliance passant la ligne d'arrivée en vainqueur le 25 Août 1903

Resolute,1914, vainqueur de la Coupe en 1920

C’est dans ces bateaux que le « Sorcier de Bristol » a mis tout son génie. C’est ici qu’est le lien entre Herreshoff et le Léman: Lequel? Patience…

Petit retour sur « Reliance »: « Le plus fabuleux racer de tous les temps » (Là c’est moi qui le dit!) a été dessiné et construit par Herreshoff pour prouver les inepties de la jauge qui régissait alors la Coupe de l’America.

Et la preuve est de taille: 189 Tonnes, 61.26 mètres de long pour seulement 27.43 de flottaison (imposée par la jauge et mesurée en bassin à vide et sans gréement!), 7.92 mètres de large au maître bau et un tirant d’eau de 6.10 mètres, 64 hommes d’équipage dont le fameux Charlie Barr…

Reliance en cale sèche: Quels élancements divins!

Mais le plus fantastique, c’est le « moteur »: Une bôme de 37.80 mètres ballastée pour pouvoir étarquer la Grand Voile, 1501 m² de toile – on n’a jamais fait mieux depuis – sur un seul mat de 60.66 mètres en aluminium (Tiens, tiens…)

Reliance passant le feu de Benton Reef. La vague soulevée par le bateau était plus haute qu'un homme!

Bordé en aluminium (toujours) pour les œuvres mortes et en bronze pour les œuvres vives: Une vraie pile électrique dans l’eau salée! A ceux qui critiquaient ce choix, Herreshoff répondra: « Je préfère un bateau qui fond, plutôt qu’un bateau qui perd! »

Reliance sera ferraillé en 1913… Mais la jauge avait été changée selon la volonté du Sorcier de Bristol!

Que dire sur l’homme, qui n’ait pas déjà été écrit ici, sur le site dédié à un de ses bateaux

http://www.vixen2.com/en/index.php?option=com_content&view=article&id=31&Itemid=26

ou là…  http://en.wikipedia.org/wiki/Nathanael_Greene_Herreshoff

Sinon qu’il était un visionnaire qui a su tirer partie de toutes les évolutions technologiques de son temps.

Un visionnaire qui sculptait les demi-coques de ses bateaux avant d’en relever les plans: « Éduquer l’œil avant d’éduquer la main… »

Une fois n’est pas coutume, j’insisterai sur le goût de la performance, parfois poussé jusqu’à l’extrême, de l’homme qui…

  • n’hésita pas à bloquer la soupape de sécurité de la chaudière d’un torpilleur à vapeur – l’US Navy était le premier client du chantier naval Herreshoff – pour atteindre la vitesse maximale, provoquant l’explosion d’un élément qui tua un homme d’équipage en 1888…

Herreshoff Mfg Company: Premier fabricant de torpilleurs à vapeur pour l'US Navy à la fin du XIXème siècle...

  • participait lui-même à la mise au point de ses bateaux, comme le fera plus tard Olin Stephens, le seul architecte naval a avoir égalé le nombre de ses victoires dans la Coupe de l’America… Le secret de la victoire: Une bonne préparation!

Herreshoff montant à bord de "Defender"

  • cultivait le culte du secret et la peur de l’espionnage jusqu’à la phobie, au point que ses propres enfants avaient interdiction de pénétrer dans son bureau… Le côté sombre du génie?
  • apportait le même soin maniaque au dessin et à la réalisation de ses bateaux, du « 12 1/2 » de 6 mètres à l’immense « Reliance »…
  • sut s’entourer des meilleurs hommes…

Charlie Barr en action!

  • et des meilleures technologies de son temps…

Et c’est là qu’est le lien entre Herreshoff et le Léman!

Non, il ne plaçait pas son argent en Suisse: Il aurait pu, car dix siècles de stabilité et de neutralité, c’est bon pour le commerce et la banque…

Nos amis Helvètes ont simplement eu la chance de se retrouver à la pointe de la technologie à la fin du XIXème siècle – et pas seulement dans la fabrication des coucous – avec l’arrivée de la fée électricité produite par les centrales hydro-électriques des Alpes en quantité suffisante pour transformer la bauxite en aluminium. Il faut se rappeler qu’à la cour de Napoléon III, les couverts en aluminium était considérés comme le summum du luxe en 1860!

Les premiers plans de bateaux construits dans le métal magique sont « classiques » (ringards?), et l’ignorance des réactions électrochimiques cuivre/aluminium les rend fragiles à la corrosion. Ces voiliers n’auront de résultat probant ni en France, ni en Suisse…

"Vendenesse", premier bateau en aluminium Français (Plan Godinet). Trop fragile...

Le génie d’Herreshoff est d’avoir su conjuguer les propriétés révolutionnaires de l’aluminium avec une vision vraiment novatrice du voilier de régate!

Comment? Grâce à son frère aîné, patron de la Herreshoff Manufacturing Company, qui vint à Genève plusieurs mois à la fin du XIXème siècle pour voir les premiers fabricants d’aluminium…

Le lien entre le « Sorcier de Bristol » et le Léman est John Brown Herreshoff, surnommé « The blind Genius » car aveugle depuis l’age de 14 ans, ce qui ne l’empêcha pas de diriger de main de maître les affaires de la famille, de la création de l’entreprise en1878 jusqu’à sa mort en 1915, pour permettre à son frère cadet d’exprimer tout son génie.

John Brown Herreshoff, "The Blind Genius" 1841-1915

Nathanael se retirera des affaires peu de temps après la mort de son frère et la Herreshoff Mfg. Co. survivra dans d’autres mains jusqu’en 1946…

Restent des bateaux de rêve…

Constitution, Columbia et Independance en 1901. Columbia sera désigné "defender" pour la deuxième fois. Merci Charlie Barr!

… même s’ils sont de « petite » dimension comme les fameux « S boats » ou « 12 1/2 », magnifiquement construits, donc plaisants à restaurer… et à naviguer.

le 12 1/2 « Wizard » en navigation en 2010, juste après restauration

On ne risque d’oublier ni le « Sorcier de Bristol », ni son frère la « Génie Aveugle »!

Comparaison entre "Reliance" et "Ranger", Classe J de 1937, plan de W. Starling Burgess et du tout jeune Olin Stephens

Détail du gréement d'un NY-30 (c) Bob Smith II

Sources: Herreshoff Marine Museum  http://www.herreshoff.org/hmm/index.html

Wikipédia  http://en.wikipedia.org/wiki/Nathanael_Greene_Herreshoff

« Mariette » de Jacques Taglang

« Les chasseurs de futur » et « Histoire du yachting » de Daniel Charles

JF Traini

Snipe : Les belles années des dériveurs du Léman

« Avec ce bateau vous ne sortirez jamais du port !… »

Le moral était déjà bas, pour nous marins d’eau douce, livrés à une mer déchaînée, et ces paroles d’un loup de mer achevèrent de nous ôter le plaisir que nous avions à participer aux Championnats de France. Par contre, l’ « Audacieux » de Monsieur Mudry ne l’entendit pas de cette oreille; une fois gréé et mis à l’eau, ce coursier, qui avait déjà fait ses preuves, nous invita à relever le défi. Le Léman ne devait pas se laisser intimider par la mer, si mauvaise fut-elle, et elle l’était !

C’est ainsi que pour la régate d’entraînement l’ « Audacieux », toutes voiles dehors, s’y reprenait à trois fois et sortait enfin du port dans le sillage de « l’Ile de France ». Neptune s’en offensa-t-il? Nous en fûmes certains quelques instants plus tard. Ah! ces vagues qui vous donnent le goût du sel et cinquante litres d’eau à écoper.

Le signal est donné. Mais de quel côté partir? car au Havre le départ est donné aussi bien vent debout que vent arrière. Combien nous regrettons le coup de sifflet sympathique donné au Quai de Ripaille quand tous les retardataires sont sur la ligne de départ! Les pavillons du sémaphore ne nous disent rien, mais après avoir gagné la régate d’entraînement, nous les connaissons assez pour remarquer un « N » flamboyant nous annonçant que la première place si durement gagnée nous échappait. La première régate comptant au classement était annulée.

Sans se décourager pour autant l’ « Audacieux » et son équipage s’adjugeaient le lendemain, grâce aux voiles américaines, une brillante première place qui ne fut pas contestée. Vraiment, on n’attendait pas autant du Léman: trois régates, trois « premier ». Mais pour tout avouer la tempête s’était apaisée, faisant place à une brise comme sur notre lac. « Mais attendez un peu, murmurait-on, si le vent fraîchit « ils » ne tiendront pas ».

Aux régates suivantes, la mer n’était pas belle. Et quelle ne fut pas la stupéfaction générale en voyant l’ « Audacieux », souvent mal parti, prendre bientôt la tête et la conserver durant les trois-quarts du parcours, pour se faire finalement doubler juste à l’arrivée. L’équipage exténué ne pouvait plus manœuvrer le bateau trop ardent et trop léger. Pourtant l’ « Audacieux » gardait la tête du classement, même par gros temps. Aussi fut-il brillamment délogé de sa position de leader par une disqualification sur laquelle nous ne reviendrons pas… Relégué du coup, à la quatrième place, le bateau du Léman, montrant de quoi il était capable, enleva sans discussion la régate de clôture sous le nez de plusieurs concurrents ligués en vain contre lui. Il se trouvait à la deuxième place du classement général, mais l’honneur était sauf. Il n’en fallut pas plus pour que l’ « Audacieux » se vît assailli par une délégation de snipistes des plus minutieux, armés de mètres et de pieds à coulisse: longueur du mat, surface des voiles, épaisseur des couples, etc…, tout fut vérifié sous le sourire ironique de l’équipage.

Pour son premier essai dans cette compétition qu’est le Championnat de France des snipes, la S. N. L. F. a montré qu’elle prend de l’importance et est capable de s’imposer. Qu’à l’occasion de ce compte rendu, son Comité soit remercié ainsi que Monsieur Mudry, propriétaire de l’ « Audacieux », pour leur aide précieuse qui a permis la participation du « Léman » à ces Championnats.

Nous terminerons en souhaitant que la S. N. L. F. se comporte encore mieux aux prochains Championnats de France qui auront lieu à Lorient en 1951… et, nous l’espérons, à Thonon en 1952.

Michel CHAMAY
Jean-Pierre DEMIAUX
« Impressions de Championnat » Le HAVRE – Août 1950
(Extrait du bulletin 1951 du S. N. L. F. )

Quelle meilleure introduction à l’histoire des Snipe sur le Léman que cet article rédigé par les deux médaillés d’argent aux Championnats de France 1950?

Le Snipe est un dériveur à bouchain dessiné en 1931 par l’architecte William F. « Bill » Crosby.

"Bill" Crosby

Il mesure 4.72 x 1.52 mètres pour un tirant d’eau de 0.99 mètre dérive basse et 11.99 m² de voilure.

La dérive métallique impressionnante d'un Snipe de 1951

Enfant de la « Crise de 1929 », il partage avec le quillard « Star », auquel nous avons déjà consacré un article, un prix de lancement « modique » de 250,00 $. Ils ont un autre point commun: leur foc tangonné au portant en l’absence de spinnaker.

D’un poids de 172.80 kg (204 kg à l’origine) en ordre de marche, c’est un dériveur « lourd » par rapport aux « Vaurien » ou « Caneton » contemporains, ou aux « 420 », 470″ et « 505 » qui verront le jour à partir de la fin des années 1950.

Belles voiles à petites laizes pour ce Snipe Américain

Dériveur à deux équipiers sans trapèze, c’est une « machine à faire du cap » au près où il arrive à remonter jusqu’à 35° du vent.

Equipiers au rappel dans une position proche de leurs contemporains sur Star

Au portant, l’absence de spi rend difficile le planning en l’absence d’un coup de main d’Éole, mais les focs tangonnés donnent de biens jolies images…

Snipe au portant

Snipe au portant

A partir du début des années 1950, le Snipe devient un incontournable dans les compétitions internationales…

Championnat du Monde

Mais revenons aux Snipe du Léman…

Snipe à Thonon

Snipe 2349 à Thonon

En 1950, la S. N. L. F. – Flotte 288 de la jeune association des Snipe créée en 1947 – compte une vingtaine de Snipe dans ses rangs et autant de participants aux régates qu’elle organise pour cette série…

Des Snipe, un Requin, des canots... Thonon à la belle époque?

Lire le Bulletin : SNLF 1951

En 1953, le Cercle de Voile de Nyon (C. V. N. futur Snny) est créé à l’initiative de quelques amateurs de Snipe… L’histoire du Cercle est rappelée dans le bulletin anniversaire des 50 ans.

Il y a une belle flotte de Snipe en rade de Genève et elle a même un port dédié du côté du Creux de Genthod: Le « Port des Snipe » où sont stockées une trentaine d’unités. Mieux encore, le Léman peut s’enorgueillir d’abriter sur ses berges des constructeurs de Snipe de renommée nationale, voire internationale, dont notamment Armand Manigley à Genève (qui était venu avec JF Andrier à une de nos premières AG) et Monsieur Floquet de Thonon chez lequel Edouard Lambert (l’oncle de Pierrot) construisit un certain nombre de bateaux réputés…

Aujourd’hui, l’Association Française des Snipe compte une dizaine de « flottes » actives, principalement dans l’Ouest, le Sud-Ouest et en Région Parisienne, avec un accessit à la bien maigre flotte du lac d’Annecy qui fut la troisième en France (Flotte 223 en 1947) …

… A l’international, le Snipe conserve sa cote d’amour ou connaît un regain d’intérêt, aux USA où le n°1 « Adélaïde » de 1931 a été restauré, dans les pays d’Europe de l’Est, et surtout en Amérique Latine comme en témoigne la vidéo qui suit:

Pas étonnant que le grand Torben Grael, multiple Champion du Monde et Olympique sur Snipe et Star, soit Brésilien d’origine…

Torben "Turbine" Grael

… Et sur le Léman? Sur le Léman: Rien! Et pas seulement pour les Snipe, car on peut dire que toute activité des dériveurs a disparu en dehors des « Optimist », « Laser » ou « Équipe » des écoles de voile…

Snipe 6538 "Triolet" à Mr Dufays S. N. L. F.

Pire! La question est lancée: Que sont devenus tous ces Snipe? L’AVAL en a hébergé un (d’origine Espagnole) il y a quelques temps, et j’en connais un autre stocké à Tougues depuis des années. L’inventaire du Musée du Léman à Nyon doit bien en compter, par ailleurs, un ou deux… On ne va pas me faire croire que tous les autres ont disparu, alors que des séries bien moins nombreuses et plus anciennes, telles les « Moucheron » ou les « 20 m² Encouragement », ont vu chacune une dizaine de bateaux survivre jusqu’à nous!

Un beau Snipe bois

Mais où sont passés les Snipe d’antan du Léman?

JF Traini