Rôle de plaisance – Jacques Perret – 1957

Bonjour à tous,

Pour inaugurer (il me semble qu’elle est toujours vierge) la rubrique littéraire de notre site favori, voici un court extrait d’un livre délicieux, récit d’une croisière ordinaire à l’époque où les bateaux avaient des « patrons » et des « coquepits » où la mesure du temps en mer était le laps, où aucune décision sérieuse n’était prise sans y réfléchir autour d’un verre (au moins) de muscadet et où le marin, pour son bonheur, n’avait nul besoin de « club house » ni de marina. Bref un livre superbe.

Amicalement à tous

Yves

Rôle de plaisance de Jacques Perret.

« …– O capitaine graillonneux et radoteur ! vous raisonnez en gardien de cimetière. Vous faites de la plaisance archéologique. La tradition n’est pas un reliquaire. Vous traitez la voile comme un accessoire d’exhibition folklorique, vous naviguez sur un bateau fossile.

— Parfaitement. Et les capitaines coelacanthes ne laisseront pas tomber les nageoires de leurs pères pour s’équiper de papattes utilitaires et trotter bêtement dans les traces du lézard sur les sables secs du progrès. Les petits bateaux n’ont pas de jambes et nous continuerons de témoigner pour l’âge d’or de la plaisance carbonifère.

— C’est vous, ô paléocapitaine amoureux sénile d’une tradition empaillée vivante, c’est vous qui trahissez les anciens. Si nos pères sont allés de la caravelle incertaine au bric roi-des-mers, et de l’astrolabe au compas, faites comme eux, continuez. Le progrès est une vieille tradition.

— Matelot syndiqué ! faux prophète ! pilotin de salon progressiste ! sac à vin en perdition au vent arrière de l’histoire ! Ne pouvez-vous concevoir l’apogée d’une technique ? La perfection atteinte ? Ne pouvez-vous admettre que le voilier archétypique, le bateau-bateau, idéal dans ses lignes, ses matériaux, ses disciplines, ses magies et ses odeurs mêmes soit un chef-d’oeuvre accompli déjà ?

— O parfait capitaine ! capitaine-capitaine, idéalement accompli dans ses lignes, ses disciplines, ses odeurs mêmes. L’histoire, hélas, est toute remplie de chefs-d’oeuvre désuets. A chaque jour suffit son chef-d’oeuvre. Trrirène parrfaite, frrégate suprrême, sibeurrde non-pareil, une perfection chasse l’autre, ce qui demeure c’est la brise, la mer et le goût de s’amuser avec. »

Editeur : Gallimard (14 juin 1957) ISBN : 978-2070250301