ARA – 6.50 Si (1928)

Ara

Patron :

Quillard de la série des 6.50 SI ( « 6 mètres 50 de la Série Internationale », aussi appelés « 6.5 » ), initiée dès 1907 par le Cercle de Voile de Paris en réaction à la « Jauge Internationale » de 1906.

Guidon du cvp

Guidon du CVP

La fameuse « JI » donnait des bateaux étroits, lourds et profonds à la mode anglaise avec des coques en forme chères à construire et à entretenir, et nettement moins fins à barrer que les voiliers de la Jauge Française de 1892, dite « Jauge Godinet ».

Un groupe de régatier se réunit donc: « Il nous faut des bateaux marins, vifs et plaisants à barrer, pas trop chers, et surtout transportables pour aller régater sur tous les plans d’eau d’Europe… »

Transportables? Impensable de tracter un bateau avec les toutes nouvelles automobiles, mais quelle est donc la longueur d’une plateforme de chemin-de-fer?

6,50 mètres… Qu’à cela ne tienne: La jauge de nos bateaux imposera donc une longueur de… 6,50 mètres et tant qu’à faire un mat de 13 mètres en deux parties, d’abord houari, puis marconi manchonné, toujours pour le transport!

C’est ainsi qu’est née la série dite « Chemin de Fer » qui sera reconnue « Série Internationale » en Octobre 1919: Avec plusieurs centaines de bateaux construits, les autorités du yachting international n’avaient plus le choix…

L’association internationale des 6.5m S.I. propose bien d’autres informations sur son site.

Au mois de Mars 2008, nous apprenons qu’une coque de 6.5 SI traîne sur le parking d’un chantier à Thonon-Les-Bains. Contact est pris avec Jean-Pierre Donna qui est prêt à nous donner le bateau contre bons soins, puis c’est Patrick Fisher, petit fils du premier propriétaire, que nous rencontrons au mois de Juin et qui nous donne les documents conservés depuis l’origine par sa famille…

Enfin le 9 Septembre 2008 au matin, Ara quitte le chantier pour sa nouvelle demeure: l’atelier de l’AVAL. Merci à Philippe Ségurey de Pro-Yachting pour son aide et la gratuité de ses prestations pour le grutage et la mise sur remorque du bateau.

Ara avait été commandé au Chantier de La Hève au Havre par Monsieur Paul Vignet, un riche soyeux Lyonnais possédant une belle propriété les pieds dans l’eau juste au sud du port de Thonon-Les-Bains. Il a été mis en livraison de 24 Août 1928… par le train (!) avec une lettre d’accompagnement signée de Monsieur Pierre Arbaut, propriétaire et principal architecte du Chantier de la Hève (Voir les documents en .pdf)

Pourquoi être allé commander un bateau si loin? Mystère. Il y avait d’autres constructeurs de renom bien plus près en Suisse, ou encore dans le Sud-ouest ou sur la Côte Méditerranéenne…

Peut-être est-ce lié au dynamisme de la Baie de Seine à cette époque?

Chats, Camins et surtout 12 m² du Havre y régataient depuis déjà pas mal de temps…

Dans son courrier, Pierre Arbaut s’excuse du retard de la livraison : quand on met à l’eau le 21 Avril 1928 le célèbre 8 mètres JI « AILE VI » à Mme Virginie Hériot, qui sera le premier bateau français à être à la fois champion du monde et champion olympique, qui plus est skippé par une yachtwomen d’exception – également une première!

La finition des « petits » 6.5 des clients lointains peut bien attendre un peu…

En effet, contrairement au « 6.50 mètres SI » dont la coque mesure 6.50 mètres de long, ce « 8 mètres JI » mesure en toute logique (!) 14,40 mètres: Le « 8 » n’est qu’une formule de jauge…

Une petite parenthèse dans l’histoire de l’Ara, ce n’est pas tous les jours qu’on croise un destin!

Le site http://fr.wikipedia.org/wiki/Virginie_Hériot et notre page sont consacrés à la grande Dame

Virginie HERIOT et l'équipage des Jeux Olympiques d'Amsterdam en 1928 sur le 8mJI "AILE VI" Collection Société des Régates du Havre

Virginie HERIOT et l'équipage des Jeux Olympiques d'Amsterdam en 1928 sur le 8mJI "AILE VI" Collection Société des Régates du Havre

Le chantier de La Hève semble avoir pour marque de fabrique une construction très légère avec des bordés fins (10 à 12mm, ce n’est pas beaucoup sur un 6.5!) sur membrures multiples, des varangues métalliques, une quille très droite (que ne renieraient pas certains bateaux de travail bretons) et un retour de galbord très prononcé donnant des fonds très creux qui, s’ils sont liés à la jauge sur un Métrique, sont plus surprenants sur un 6.5 SI.

Pour gagner, l’Aile VI, trop léger et qui cassait ses mats comme des allumettes devra traverser la Manche pour aller prendre quelques kilos chez le Charles Nicholson lui-même qui fiabilisera également son gréement…

Nous avons à l’AVAL un autre 6.5 SI qui a fait le même voyage pour les mêmes raisons… Mais c’est une autres histoire à lire sous la rubrique « Jean-Chouan »!

Le monde est parfois vraiment petit…

La suite de l’histoire d’Ara se résume à 50 ans de régates aux mains de Monsieur Paul Vignet puis de sa fille.

Au début des années 1980, Ara est vendu car Patrick Fisher, petit fils de Paul Vignet, régate sur des 6.5 plus récents comme le Vinh-Long, avant d’acquérir un Toucan, bel exemple de monotype purement lémanique.. A propos du Toucan

Le bateau passe entre plusieurs mains, l’accastillage est démonté et… perdu. On le retrouve suspendu dans un hangar du chantier Servoz à Lugrin, puis, au début des années 1990 abrité chez Yachting74, devenu Pro-Yachting en 2006, et chez qui nous l’avons trouvé.

Le pont en sapin entoilé et les plat-bord en acajou sont pourris, les membrures ployées torturées par le retour de galbord très prononcé sont toutes à changer sous le cockpit, quelques varangues métalliques (si on peut appeler « varangue » un U ouvert et sans renfort!) sont à refaire, le marsouin et les clores de fond sont pourris, de même que la jonction entre l’étambot et l’allonge de voûte arrière qui a souffert du passage du tube de jaumière et de longues années à l’abandon dehors…

Mais, de façon très surprenante, l’ensemble des bordés est en très bon état: Le gros du travail se situe donc au niveau de la charpente axiale (liaison quille/marsouin/étambot/allonge), des membrures ployées et du pont. Ce qui est déjà pas mal…

Le mat bois qu’on croyait perdu était… suspendu dans un recoin du chantier. Pensez donc, un mat de 13 mètres, c’est si facile à cacher!

La suite a déjà commencé… à l’atelier et en images…

En aparté de la « grande » histoire, il est des choses surprenantes, comme le fait que ni la construction, ni la mise à l’eau de l’Ara n’aient été mentionnées dans l’hebdomadaire « Le Yacht » qui est pourtant rempli de ce genre d’anecdotes…

On sait que Gaston Grenier (à qui on doit les « Chats » en 1921 et quelques « 12 m² du Havre », entre autres), correspondant du « Yacht » pour la Baie de Seine et qui avait travaillé pour le chantier de la Hève n’aimait pas Pierre Arbaut.

Il lui reprochait de s’être attribué la paternité de certains de ses plans en tant que principal architecte et propriétaire du chantier… Pas cool, comme on dirait maintenant…

De là à trouver une raison au silence du « Yacht » sur beaucoup de productions du Chantier de la Hève et de Pierre Arbaut, il n’y a qu’un pas: Il y a des vendettas qui laissent des traces, même 80 ans après!